19 septembre 2020

Une crise critique en Méditerranée orientale

La Méditerranée orientale et ses régions voisines restent un voisinage extrêmement turbulent et instable et l’environnement sécuritaire continue d’être “hobbesien”. La région a évolué vers un système de sécurité multi-joueurs, les puissances non occidentales augmentant régulièrement leur présence et leur influence. Étant donné qu’elle reste une région d’importance critique pour l’Europe et les États-Unis, il est assez surprenant que le comportement très agressif d’un État membre de l’OTAN et candidat à l’adhésion à l’UE (Turquie), à l’encontre d’un autre État membre de l’OTAN et de l’UE (Grèce) et d’un État membre de l’UE (Chypre) soit toléré. La poursuite de la diplomatie de la canonnière turque conduira sans aucun doute à une déstabilisation accrue de la région, au détriment des intérêts occidentaux.

Plus précisément, les relations de la Grèce avec la Turquie, déjà difficiles et tendues au départ, se sont encore détériorées au cours des derniers mois en raison d’actions hostiles, telles que l’utilisation délibérée de migrants comme “bélier” pour percer de force la frontière grecque dans la région d’Evros. L’objectif était de faire chanter les institutions de l’UE et les différents gouvernements européens pour qu’ils fournissent une assistance économique supplémentaire et d’autres concessions (comme une exemption de visa, une nouvelle union douanière, etc.

Parmi les autres actions hostiles, citons les fréquents survols à basse altitude d’avions militaires turcs au-dessus des îles grecques ou même au-dessus de la région frontalière d’Evros et l’annonce de recherches sismiques au sud de l’île grecque de Kastelorizo fin juillet, une crise évitée grâce au déploiement rapide de la flotte grecque et à l’intervention diplomatique de l’Allemagne.

Le navire turc d’exploration sismique Oruc Reis navigue sur le Bosphore à Istanbul, en Turquie, le 21 novembre 2018. Le dernier conflit entre Ankara et Athènes s’est aggravé lorsque le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a envoyé l’Oruc Reis dans une zone située juste au large de l’île grecque de Kastellorizo, accompagné de navires de la marine turque. EPA-EFE//TOLGA BOZOGLU

La Turquie a également essayé de projeter son influence en Méditerranée orientale non pas par des négociations légales structurées sur plusieurs années comme celles que la Grèce a signées avec l’Italie et l’Égypte, mais plutôt par une alliance précipitée avec une des factions belligérantes en Libye via un protocole d’accord illégal. En échange de cet accord, la Turquie fournit désormais une assistance militaire active à l’une des parties en guerre civile.

En effet, le protocole d’accord turco-libyen, que les experts appellent en plaisantant “l’engin juridique”, ainsi que le concept extrêmement ambitieux et manifestement maximaliste de la “patrie bleue” de la Turquie ont certainement été dessinés par un admirateur de l’école impressionniste : des lignes claires, mais aucun rapport avec la réalité.

Au moment où nous écrivons ces lignes, la Turquie a déployé un navire de recherche, escorté par plusieurs navires de guerre, dans les zones maritimes de la Grèce. Ankara a annoncé une série d’activités de recherche et de forage qui dureront plusieurs semaines et qui amèneront les navires turcs à quelques milles seulement des îles grecques telles que la Crète et Rhodes. En conséquence, la possibilité d’un conflit militaire est réelle et la Grèce n’a pas d’autre choix que de se préparer à toutes les éventualités, bien qu’elle soit fermement convaincue qu’il y a encore de la place pour la diplomatie afin d’éviter une flambée. Un conflit militaire affaiblirait les deux parties, ainsi que les institutions occidentales, au profit de nos concurrents non occidentaux.

La Turquie prétend réagir aux “efforts visant à l’isoler” en Méditerranée orientale, en se référant évidemment aux programmes de coopération tripartite entre la Grèce, Chypre et Israël et la Grèce, Chypre et l’Égypte, qui sont les seuls “jeux en ville” dans une région dépourvue de tout accord et institution formels et de tout type d’architecture de sécurité régionale. D’autres acteurs, tels que les États-Unis, la France et la Jordanie, ont exprimé à des degrés divers leur intérêt pour ces programmes de coopération sous-régionale. L’intérêt commun de ces pays est d’accroître la stabilité dans une région très instable et de promouvoir la coopération dans divers secteurs. Ils ne constituent pas un axe contre un pays tiers, et l’adhésion n’est pas exclusive. Bien au contraire, car l’ajout d’acteurs régionaux importants pourrait être globalement bénéfique. Il existe toutefois quelques conditions préalables raisonnables pour la participation et l’adhésion à un code de conduite non agressif pour les relations entre États est la plus importante.

En supposant que de nouvelles découvertes d’hydrocarbures substantielles soient faites, la Méditerranée orientale finira par devenir plus importante non seulement pour les économies des pays de la région, mais aussi pour la sécurité énergétique de l’Europe. Le Forum du gaz de la Méditerranée orientale, qui regroupe sept pays et dont le siège se trouve au Caire, est un modèle de coopération régionale pacifique. Les accords de délimitation des zones maritimes sur la base du droit international sont une condition préalable nécessaire à une telle coopération. La Cour internationale de justice serait l’institution appropriée pour résoudre les différends concernant la délimitation des zones maritimes en Méditerranée orientale.

Un F-16 grec décolle de la base aérienne israélienne d’Ovda, dans le désert du Néguev, près d’Eilat, dans le sud d’Israël, au cours d’un exercice d’entraînement au combat conjoint FDI-Force aérienne hellénique. EPA-EFE//ABIR SULTAN

Les préoccupations concernant les politiques turques vont bien au-delà de ses actions contre la Grèce et Chypre. Récemment décrit par le New York Times comme “l’éléphant dans la pièce” de l’OTAN (https://www.nytimes.com/2020/08/03/world/europe/turkey-nato.html), la Turquie a un nombre croissant de divergences stratégiques avec ses partenaires transatlantiques sur des questions comme la Syrie, ses relations intimes avec la Russie, notamment l’achat du système antiaérien S-400, “la violation de l’embargo sur les armes en Libye, la diabolisation constante d’Israël, ses forages agressifs en Méditerranée orientale et son recours croissant à la désinformation d’État” et le message déconcertant de la reconversion de Sainte-Sophie, qui est passée du statut de symbole de contact interconfessionnel et interculturel à celui de mosquée.

Il est peut-être compréhensible que dans le contexte de l’OTAN, la Turquie soit “trop grande, trop puissante et trop importante sur le plan stratégique pour permettre une confrontation ouverte”. Cependant, l’OTAN peut difficilement rester un observateur passif lorsque la cohésion de l’alliance – déjà mise à mal par l’état actuel des relations transatlantiques – est sérieusement menacée. S’il devait y avoir une confrontation militaire entre la Grèce et la Turquie, le secrétaire général de l’OTAN pourrait se trouver dans la position délicate de livrer à son successeur l’Alliance moins son flanc sud-est. L’UE ne peut plus non plus se permettre de laisser divers tiers modeler son voisinage méridional sans la participation active de l’Europe.

En admettant que dans presque toutes les crises, il y a des risques mais aussi des opportunités possibles, est-il réaliste d’espérer que les relations de la Turquie avec l’UE et l’Occident puissent être redéfinies dans le cadre d’une politique européenne (et américaine) plus active à l’égard de la Méditerranée orientale ? Nous nous trouvons ici à une sorte de carrefour. L’UE doit prendre une décision claire sur la redéfinition de ses relations avec la Turquie de manière équilibrée, en liant les avantages aux obligations et à un code de conduite. Une telle relation ne peut être exclusivement transactionnelle ; les valeurs restent importantes.

Dans ce contexte, les négociations d’adhésion ne devraient pas être formellement clôturées, malgré l’absence de progrès. De plus, une politique de la carotte et du bâton serait essentielle. Les bâtons comprendraient un ensemble clair de sanctions sectorielles significatives contre la Turquie, sur le modèle russe. On espère que leur mise en œuvre ne sera pas nécessaire à la fin car la Turquie changera de cap, mais il est extrêmement important qu’elles soient en place.

Les avions de combat français Rafale se tiennent prêts sur le pont du porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale. Le président Emmanuel Macron a qualifié la situation tendue en Méditerranée orientale d'”inquiétante” et a exhorté la Turquie à mettre fin à ses actions “unilatérales” et à permettre un “dialogue pacifique” entre les membres de l’OTAN. EPA-EFE/STEPHANE DE SAKUTIN

Au niveau bilatéral, Athènes est prête pour la reprise des “pourparlers exploratoires”, suspendus par la Turquie en 2016. Le Premier ministre Mitsotakis estime que la Grèce peut être un pont entre la Turquie et le reste de l’Europe. La Grèce est prête à s’engager, en toute bonne foi, dans un dialogue avec la Turquie qui soit fondé sur un comportement responsable et le respect du droit international. On peut difficilement être plus d’accord avec la déclaration du Haut représentant Borrell selon laquelle “les frontières maritimes doivent être définies par le dialogue et les négociations, et non par des actions unilatérales et la mobilisation de forces navales. Les différends doivent être résolus conformément au droit international”.

Nous croyons fermement que le droit international peut apporter des solutions justes et acceptables, à condition que l’ordre du jour des discussions ne soit pas surchargé d’éléments fictifs ou de “clauses farceuses”. Il convient également de rechercher un programme bilatéral positif, axé sur les intérêts communs et les perspectives de coopération dans le secteur dit de la basse politique (COVID-19, criminalité organisée, changement climatique, évolution des chaînes d’approvisionnement régionales, terrorisme, gestion des réfugiés/migrations – où la Grèce et la Turquie ne sont pas dans des camps différents, la Grèce reconnaissant le fardeau de cette dernière -, etc.)

Le destroyer américain de missiles guidés USS McFaul transite par le port de Souda, sur l’île grecque de Crète, alors qu’il se dirige vers la mer en Méditerranée orientale. Le Congrès américain a discrètement bloqué de multiples ventes d’armes à la Turquie en raison de l’achat par Ankara d’un système de défense antimissile S-400 de fabrication russe. EPA-EFE//PAUL FARLEY/HO

Compte tenu de l’état de l’économie turque et des multiples questions externes et internes que la Turquie doit gérer (un cas classique de sur-extension stratégique), il est impératif, dans son propre intérêt, qu’Ankara fasse un choix stratégique concernant la nature de ses relations avec la Grèce et Chypre voisines, ainsi qu’avec son principal partenaire économique et politique, l’UE.

En raison de son importance en tant que partenaire stratégique, que ce soit dans le domaine du commerce ou de la gestion des réfugiés/migrations, la Grèce préfère que la Turquie décide de continuer à faire partie de la “famille” européenne et transatlantique plus large, mais cette adhésion ne peut être inconditionnelle et le partenariat doit être équilibré et fondé sur des règles.