Le procès américain met en lumière un royal saoudien “disparu” – FRANCE 24

Riyad (AFP)

Un procès basé aux États-Unis contre le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman était centré sur une raffinerie de pétrole des Caraïbes, mais a mis en évidence de manière inattendue autre chose – la disparition de son principal rival.

L’ancien prince héritier Mohammed bin Nayef (MBN), renversé en tant qu’héritier du trône par son cousin le prince Mohammed en 2017, n’a pas été vu en public depuis sa détention en mars de l’année dernière.

MBN, longtemps considéré comme l’allié saoudien le plus fiable de la CIA, a été ministre de l’Intérieur du royaume à partir de 2012 avant de devenir prince héritier trois ans plus tard.

Le procès a souligné les efforts du gouvernement pour garder un secret sur ses allées et venues, avec des documents montrant que le royal détenu était représenté par un cabinet d’avocats américain qui travaille pour son rival.

L’homme à l’origine du procès, l’homme d’affaires saoudien Nader Turki Aldossari, n’a pas le droit de quitter le royaume avec les membres de sa famille, selon des lettres de son avocat au président Joe Biden et à d’autres responsables américains.

L’histoire a commencé en juin de l’année dernière, lorsqu’Aldossari a déposé une plainte en Pennsylvanie au nom de son fils Rakan, un citoyen américain, contre MBN et d’autres entités saoudiennes.

Il a allégué qu’ils n’avaient pas honoré un contrat vieux de plusieurs décennies lié à un projet de raffinerie sur l’île caribéenne de Sainte-Lucie.

Mais l’affaire posait une énigme particulière : comment signifier une citation à comparaître à un prince dont on ignorait le sort ?

Le procès a été modifié pour inclure le prince Mohammed, déclarant qu’il avait placé MBN en résidence surveillée et saisi ses biens, l’empêchant ainsi de remplir ses obligations contractuelles.

Et quand Aldossari a déclaré qu’une citation à comparaître ne pouvait pas être signifiée contre MBN, le tribunal a ordonné aux avocats du prince Mohammed de l’aider à déterminer son emplacement.

– ‘Effectivement un prisonnier’ –

En mars, l’avocat du prince Mohammed a proposé de fournir l’adresse de MBN sur une “base confidentielle”, affirmant dans un dossier judiciaire qu’il faisait face à des menaces liées au terrorisme en raison de son précédent poste de ministre de l’Intérieur du royaume.

Il n’y avait aucune mention de sa détention.

L’avocat d’Aldossari a insisté sur le fait que le prince Mohammed “détenait l’ancien prince héritier en résidence surveillée”.

“Nayef est effectivement un prisonnier de (…) l’Arabie saoudite”, a-t-il déclaré dans un dossier.

Mais le mois dernier, le juge a rejeté l’affaire de rupture de contrat d’Aldossari, laissant les questions du statut de MBN et de sa localisation en suspens.

L’avocat d’Aldossari, James Tallman, a déclaré à l’AFP qu’il prévoyait de faire appel – ainsi que de lutter contre l’interdiction de voyager de ses propres clients, qui, selon lui, « pourrait dégénérer en détention ».

Les autorités saoudiennes n’ont pas commenté publiquement la détention de MBN, qui a mis à nu des rivalités au sein de la famille royale.

Le prince Mohammed a détenu ou écarté plusieurs rivaux royaux dans son ascension pour devenir le souverain de facto du royaume.

Mais une cible particulière a été MBN, qui bénéficie “de beaucoup plus de soutien au sein de la famille royale”, a déclaré Bruce Riedel, un ancien officier américain de longue date de la CIA.

MBN a été brusquement retiré de la ligne de succession royale en 2017 après que le roi Salmane a nommé le prince Mohammed, son fils, prince héritier.

Depuis l’arrestation de MBN, le gouvernement poursuit des accusations de corruption et de déloyauté contre lui, selon des sources des deux côtés.

– ‘Incompréhensible’ –

Dans un rapport publié en décembre dernier, un comité d’enquête parlementaire britannique a déclaré que MBN n’avait “pas pu contester sa détention devant un juge indépendant et impartial (et) n’avait pas accès à un avocat pour discuter de sa situation”.

Mais quelques jours seulement avant le rejet du procès Aldossari, plusieurs avocats de Squire Patton Boggs, un cabinet de lobbying et d’avocats de Washington, se sont inscrits pour représenter MBN dans l’affaire – tout en travaillant également pour son rival.

L’écuyer Patton Boggs n’a pas répondu à l’AFP lorsqu’on lui a demandé s’ils avaient été directement recrutés par MBN, s’ils avaient eu accès à lui en détention ou comment ils pouvaient simultanément le représenter ainsi que le gouvernement.

L’écuyer Patton Boggs “n’a jamais représenté MBN auparavant”, a déclaré à l’AFP une source en contact direct avec l’équipe juridique de MBN basée en Europe.

“MBN ne les a jamais rencontrés, et on ne sait pas comment ils auraient accès à lui … alors qu’il s’est vu refuser l’accès à ses avocats de longue date, à une procédure régulière ou à tout type de communication avec le monde extérieur.”

La cour royale saoudienne n’a pas répondu à la demande de l’AFP de commenter l’implication du cabinet d’avocats dans l’affaire et la détention de MBN.

Depuis 2016, Squire Patton Boggs représente le Center for Studies and Media Affairs (CSMARC) à la cour royale saoudienne, recevant un total d’environ 2,7 millions de dollars pour le travail, selon les documents du département américain de la justice.

Un récent rapport du renseignement américain a indiqué que des responsables associés au CSMARC étaient impliqués dans le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en 2018 en Turquie.

L’écuyer Patton Boggs représente également les coaccusés du prince Mohammed dans un procès américain distinct intenté par l’ancien tsar du renseignement Saad Aljabri, conseiller de longue date de MBN, selon des documents judiciaires américains.

Une source basée aux États-Unis proche d’Aljabri a déclaré qu’il était “incompréhensible de voir des avocats comparaître au nom de MBN dans un procès tout en représentant les coaccusés du prince Mohammed dans un autre procès”.