La souveraineté numérique est au cœur de l’autonomie stratégique européenne – Discours du président Charles Michel lors de l’événement en ligne “Masters of Digital 2021”

Je me réjouis tout particulièrement de cette occasion qui m’est donnée de parler de notre stratégie numérique, un sujet qui a de profondes répercussions pour notre avenir commun. Et un sujet qui, au cours de cette pandémie, a des incidences immédiates importantes sur la manière dont nous faisons des affaires, dont nous gouvernons, et dont nous menons notre vie au quotidien.

Le numérique constitue l’un des deux piliers de notre stratégie européenne de transformation. Une stratégie conçue et lancée bien avant que personne parmi nous n’ait entendu parler de la COVID‑19. Cette pandémie rend notre stratégie numérique plus nécessaire que jamais.

Aujourd’hui, je tiens à mettre l’accent sur les raisons pour lesquelles notre stratégie numérique revêt une importance cruciale pour notre autonomie stratégique en Europe. Je voudrais ensuite dire quelques mots sur la façon dont notre stratégie numérique peut nous aider à y parvenir.

Qu’est-ce que nous entendons par “autonomie stratégique”?

Qui dit “autonomie stratégique, dit plus de résilience, plus d’influence. Et moins de dépendance. L’UE est la première puissance commerciale dans le monde. Nous avons négocié d’importants accords commerciaux avec d’autres grandes économies et d’autres grands blocs régionaux. Nous constituons une économie de marché ouverte. Et nous sommes convaincus que les échanges commerciaux profitent à notre économie et à notre population.

L’autonomie stratégique, c’est être en mesure de faire des choix. Nous aspirons à une plus grande autonomie et à une plus grande indépendance dans un environnement ouvert et mondial. En d’autres mots, il faut réduire nos dépendances, pour mieux défendre nos intérêts et nos valeurs. Nous aspirons à des conditions de concurrence plus équitables et à davantage de justice à l’ère de la mondialisation. L’interdépendance est naturelle, voire souhaitable.

Une dépendance excessive, toutefois, ne l’est pas. L’autonomie stratégique n’a donc rien à voir avec le protectionnisme. Bien au contraire.

La COVID a crûment mis en lumière les moindres recoins de nos sociétés. Elle a révélé nos forces, mais aussi nos faiblesses. C’est particulièrement vrai dans les domaines où notre dépendance excessive nous rend vulnérables. Dans celui de la santé, par exemple, on peut citer l’approvisionnement en masques ou en équipements médicaux essentiels. Ou dans celui du numérique – la fourniture de microprocesseurs et d’infrastructures de télécommunications.

L’autonomie stratégique, cela ne veut pas dire que nous devons tout produire nous-mêmes. Cela n’est ni souhaitable, ni réaliste. Nous ne cherchons pas à être plus forts par égocentrisme. Loin de là! Nous voulons être forts, indépendants et confiants… pour tourner notre regard vers l’extérieur, au-delà de nos frontières – pour contribuer à un monde meilleur, plus juste et plus vert.

Il ne saurait y avoir d’autonomie stratégique sans souveraineté numérique

Vous êtes particulièrement bien placés pour prendre la mesure du rôle central que joue la souveraineté numérique dans notre objectif plus large d’autonomie stratégique. Je m’abstiendrai de vous faire un exposé sur les enjeux commerciaux ou techniques: après tout, les spécialistes, c’est vous. Mais il pourrait vous être utile d’entendre comment nous – les dirigeants européens – concevons notre stratégie numérique dans le contexte mondial.

Un champ de possibilités immense

Le monde est à l’aube de la prochaine étape de la quatrième révolution industrielle. L’Europe dispose d’un champ de possibilités énorme dans les domaines des données, de l’intelligence artificielle et de l’internet des objets. Nos données industrielles, par exemple, représentent une ressource considérable. En outre, l’évolution vers l’informatique de périphérie (l’edge computing) placera l’Europe dans une position nettement plus favorable que lors de la phase précédente, où des acteurs non européens ont pris la tête dans la collecte des données à caractère personnel et l’informatique en nuage.

Les possibilités offertes par ce nouveau type de ressource semblent infinies. Mais nous ne pouvons reproduire les erreurs passées: la surexploitation de nos ressources naturelles. Nous avons utilisé ces ressources de manière abusive et avons conduit notre planète – ainsi que notre biodiversité – au bord du précipice.

Nous devons donc nous garder de faire le même usage abusif des données – notre nouvelle ressource du XXIe siècle. Or, ces dernières années, nous avons assisté à l’utilisation abusive de données à caractère personnel, à savoir leur surexploitation par des entreprises soucieuses d’en tirer profit. Ou par des États, comme en Chine, dans le but de contrôler leurs citoyens.

Nous devons faire un usage judicieux de nos nouvelles ressources numériques pour protéger l'”environnement” de nos valeurs fondamentales que sont la démocratie et les libertés individuelles.

Il ne s’agit pas seulement d’une question politique, mais aussi d’une question économique. Nous devons veiller à la durabilité de ces ressources. Les citoyens n’accepteront pas d’être relégués au rang d’objets, de voir leurs choix personnels et de consommation orientés par des algorithmes secrets.

Les atouts

Nous avons des atouts indéniables et uniques: notre marché de 450 millions de personnes, et avec lui notre pouvoir de réglementation, le fameux “Brussels effect” qui nous permet de fixer les normes les plus élevées pour nos citoyens, tout en les projetant à travers le monde. C’est particulièrement vrai dans le domaine numérique. Prenons notre règlement général sur la protection des données (le RGPD), adopté en 2016. Ou encore, tout récemment, la législation sur les services numériques et celle sur les marchés numériques, proposées par la Commission.

Nous disposons également d’un autre instrument puissant: notre politique de concurrence. Celle-ci agit au-delà de nos frontières. Elle permet aux consommateurs d’avoir un plus grand choix et leur assure des prix justes sur un marché équitable.

Mais ne soyons pas naïfs. La concurrence, l’une des compétences les plus anciennes de l’Union européenne, peut servir à élever nos normes, mais aussi à renforcer nos intérêts européens.

Enfin, il en va de même pour la fiscalité. Dans l’Union européenne, cela reste essentiellement une compétence nationale. C’est un sujet sensible. Beaucoup veulent conserver une concurrence fiscale saine au sein de notre Union.

Mais les attitudes évoluent. Certains exploitent cette concurrence entre États membres. Cela peut engendrer de la rancœur et un sentiment d’injustice parmi les PME et les citoyens. Et c’est particulièrement vrai dans le monde du numérique. Il n’est plus acceptable, ni tenable, que des sociétés réalisent d’énormes bénéfices sur un marché sans payer d’impôts là où elles exercent des activités.

Toutes ces questions devraient être réglées dans le cadre de la coopération internationale. Comme je l’ai dit précédemment, il existe actuellement plusieurs modèles mondiaux de développement et de gouvernance numériques. Entre un modèle non réglementé et un modèle contrôlé par l’État, nous, Européens, favorisons une approche centrée sur l’humain et fondée sur l’éthique, au service des citoyens.

Notre ambition est de montrer la voie et de travailler de concert avec nos partenaires à l’élaboration d’un corpus réglementaire pour l’économie numérique. Et nous avons à présent une occasion de mettre au point un programme technologique conjoint UE-États-Unis. Un consensus se dessine – des deux côtés de l’Atlantique – sur la menace que les plateformes en ligne et les grandes entreprises technologiques peuvent faire peser sur nos valeurs démocratiques communes.

Nous établissons actuellement des contacts avec des parties prenantes, tant au sein de l’UE qu’aux États-Unis, pour expliquer nos objectifs. Il s’agit de fixer des règles équitables et de veiller à ce que les entreprises en ligne respectent les valeurs et les droits fondamentaux de l’UE lorsqu’elles exercent des activités sur notre marché. Et aussi de s’attaquer à d’autres questions urgentes telles que la cybersécurité.

Nous sommes déterminés à relever ces défis avec les États-Unis et tous les autres partenaires de bonne volonté. Toutefois, si nécessaire, nous sommes prêts à jouer seuls le rôle de chef de file.

Obstacles

L’Union européenne excelle dans l’art de réglementer son terrain de jeu et d’en influencer d’autres. Mais ce n’est pas suffisant. Nous souhaitons voir nos entreprises locales s’enraciner, croître et prospérer en tant que leaders mondiaux ici, au sein de l’Union européenne. Et ce, naturellement, aux côtés des entreprises non européennes, qui seront toujours les bienvenues en Europe.

Nous voulons stimuler le développement de notre secteur européen des données. Il nous faut, pour y parvenir, surmonter certains obstacles.

Nous devons tout d’abord accorder la priorité à la mise en place d’une connectivité sûre et à haut débit. Il nous faut pour cela accroître sensiblement nos capacités, notamment en ce qui concerne la 5G. Nous devons nous projeter au-delà de la 5G et porter déjà le regard vers la 6G. Étudions également l’idée de mon ami Thierry Breton: un projet de satellites en orbite terrestre basse.

Nous devons par ailleurs renforcer notre plan pour les puces et les microprocesseurs – depuis la conception jusqu’à la fabrication avancée – qui équiperont les objets interconnectés dans notre vie quotidienne. Aujourd’hui, l’Europe représente 10 % de la production mondiale. Nous devrions doubler ce pourcentage pour réduire notre dépendance.

L’avenir numérique de l’Europe est sans limite et passionnant. À tous les niveaux de notre secteur numérique – qu’il s’agisse de nos entrepreneurs, de nos chercheurs, de nos travailleurs spécialisés dans les hautes technologies -, nous avons le talent, l’énergie et l’ambition nécessaires pour réussir.

Au niveau européen, nous avons une vision claire du but vers lequel nous nous dirigeons et des moyens de l’atteindre, de nos forces, des défis à relever et, par-dessus tout, des immenses possibilités qui s’offrent à nous. Nous tenons à être les premiers à mettre au point une stratégie numérique conjuguant notre force réglementaire à l’innovation et à l’investissement. Nous tenons, pour notre secteur du numérique, des données et de l’intelligence artificielle, à développer une approche fondée sur l’humain et les valeurs. Nous avons une stratégie pour l’avenir. Nous avons les compétences. Nous avons les outils et les personnes nécessaires à sa réussite. Et nous avons les moyens. Notre accord historique – 1 800 milliards d’euros – permettra de dégager les fonds nécessaires pour faire avancer notre transformation numérique.

Faisons de l’Europe une puissance numérique. Je vous remercie.