La pyramide de la corruption pousse une famille irakienne à émigrer – FRANCE 24

Karbala (Irak) (AFP)

Hassanein Mohsen a passé des mois à protester contre la corruption en Irak. Il a également déposé des plaintes contre des fonctionnaires. Mais aujourd’hui, il est évincé en tant que dénonciateur et ne voit qu’une seule issue : l’émigration.

“On ne peut pas vivre ici sans payer de pots-de-vin”, explique à l’AFP ce père de quatre enfants au chômage.

“J’ai donné tout ce que je pouvais, et ce pays continue de s’enfoncer plus bas”.

Cet ingénieur corpulent de 36 ans, originaire de la ville sanctuaire de Karbala, a déclaré qu’il avait été poussé au désespoir par la corruption endémique dans son pays, classé 21e pays le plus corrompu par Transparency International.

En janvier, le groupe de pression a déclaré que la corruption publique avait privé les Irakiens des droits et services de base, notamment l’eau, les soins de santé, l’électricité et les emplois.

Il a déclaré que la corruption systémique rongeait les espoirs des Irakiens pour l’avenir, poussant un nombre croissant d’entre eux à tenter d’émigrer.

Mais Mohsen n’a pas toujours été de cet avis.

En 2019, des centaines de milliers de manifestants ont inondé les villes irakiennes, s’insurgeant d’abord contre la médiocrité des services publics, puis accusant explicitement les politiciens de piller les ressources destinées au peuple.

Mohsen était l’un d’entre eux.

Il a laissé derrière lui sa femme Nour – alors enceinte de leur plus jeune fils, Karam – pour manifester sur la place Tahrir de Bagdad pendant des semaines.

“J’ai senti que je devais sortir. Soit je vis dans la dignité, soit je meurs dans la dignité”, a-t-il déclaré.

Un jour, Nour l’a appelé avec une bonne nouvelle : ils avaient gagné de l’argent en vendant un terrain.

Avec cet argent, insistait-elle, ils pourraient commencer une nouvelle vie à l’étranger.

Depuis la place Tahrir, entouré de jeunes pleins d’espoir, Mohsen a refusé.

“Je ne peux pas partir maintenant. Les choses vont enfin changer”, a-t-il dit à sa femme.

– La corruption est une pyramide

La corruption avait infiltré chaque partie de la vie de Mohsen.

Il a versé plus de 1 000 dollars de pots-de-vin en espèces pour de simples procédures bureaucratiques, a-t-il déclaré à l’AFP.

Il s’agit notamment de mettre à jour ses déclarations d’impôts, d’obtenir un nouveau passeport ou de corriger des fautes d’orthographe dans ses dossiers administratifs.

Ensuite, il y avait des pots-de-vin en nature.

Pendant un bref passage en tant que vendeur de meubles, un de ses camions de marchandises a été écarté par un soldat irakien alors qu’il apportait des marchandises de Jordanie.

Même après avoir confirmé que les licences d’importation étaient en règle, le soldat n’a pas voulu laisser passer les marchandises – jusqu’à ce que Mohsen propose de lui laisser un ensemble complet de chambres à coucher au poste de contrôle.

Il y a aussi la corruption de haut niveau de l’État qui se répercute dans la vie quotidienne.

“La corruption est une pyramide. Pendant des années, les fonctionnaires ont volé l’argent destiné à améliorer les services publics, alors maintenant je dois payer un supplément pour l’eau potable, un générateur d’électricité, des factures de santé”, dit-il à l’AFP.

Des années de conflit ont laissé une grande partie des infrastructures irakiennes détruites ou en ruines et les opérateurs privés ont longtemps été mis à contribution.

Lorsque les manifestations de masse dans les rues ont diminué, Mohsen a essayé de lutter contre la corruption d’une manière différente.

Il a rassemblé des documents qu’il prétendait être des preuves et a déposé une demi-douzaine de plaintes auprès de la Commission d’intégrité irakienne contre des fonctionnaires à Karbala et Bagdad.

“J’ai vu que les protestations n’allaient nulle part, alors j’ai essayé cela à la place. Mais aucune des plaintes n’a abouti parce que les tribunaux eux-mêmes sont trop corrompus pour agir.”

Un avocat de Bagdad, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat, a déclaré que la loi en Irak n’avait tendance à s’appliquer qu’aux “plus faibles”.

“Avec un coup de téléphone, les élus, les fonctionnaires peuvent faire en sorte qu’un juge abandonne les charges contre eux, soit avec une menace, soit en payant un pot-de-vin”, a déclaré l’avocat à l’AFP.

– Peur et regret –

Sans travail, Mohsen est devenu dépendant des envois de fonds de sa belle-famille aux États-Unis pour nourrir ses enfants.

Ses propres parents bien informés l’évitaient à cause de ses critiques publiques des politiciens, lui faisant perdre des opportunités d’emploi qu’il aurait pu obtenir par leur intermédiaire.

Il a même eu peur pour sa vie après s’être exprimé.

“J’ai reçu des appels téléphoniques menaçants de personnes prétendant appartenir aux services de renseignement. Maintenant, je porte une arme sur moi partout où je vais”, a déclaré Mohsen.

“Parfois, je le regrette. Pourquoi suis-je sorti pour protester ?”

– Une vraie vie –

La corruption figure parmi les principales raisons invoquées par les Irakiens pour chercher refuge en Europe, selon une enquête réalisée en 2016 par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

“Mes amis sont tous partis, aux États-Unis, en Suède ou dans d’autres régions d’Europe”, a déclaré Nour.

La famille s’est inscrite auprès de l’OIM en 2016 afin d’être considérée pour une réinstallation à l’étranger, mais suite au décret du président américain de l’époque, Donald Trump, sur les réfugiés, elle n’a jamais été interviewée.

Le président Joe Biden étant déjà revenu sur certaines de ces mesures, la famille de six personnes prie pour que cela change bientôt.

“C’était une erreur de rester. Nous n’avons jamais eu la chance de vivre une vraie vie”, soupire Nour.