La langue des marchands de l’Europe unie – Il Sole 24 ORE

Linguistique

Les écrits mercantiles européens documentent les interférences entre les idiomes qui n’apparaissent pas dans les textes littéraires officiels. Il existait des codes communs qui permettaient de se comprendre, même entre étrangers.

par Nicola Gardini

Les écrits mercantiles européens documentent les interférences entre les idiomes qui n’apparaissent pas dans les textes littéraires officiels. Il existait des codes communs qui permettaient de se comprendre, même entre étrangers.

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L’automne du Moyen Âge. Le latin a déjà donné naissance à divers idiomes, et le latin, loin de s’y dissoudre, continue à vivre comme une langue à part entière, ancienne et moderne à la fois, toujours prête à s’adapter aux circonstances, à s’abaisser et à s’élever. Qu’est-il advenu de tant de langues ? Comment se comportent-ils entre eux ? Quelle est leur position ? Où vont-ils ?

Les mots se monumentalisent

Tout d’abord, ils agissent dans la bouche des orateurs. Mais dès qu’ils sont prononcés, ils disparaissent, ne laissant aucune trace, car ils sont essentiellement un événement sonore et un moment social. Puis nous les retrouvons dans l’écriture, où, au contraire, ils durent, ou du moins sont fixés avec l’intention d’avoir une certaine durée. Pensons au statut de l’écriture par excellence, la littérature : là où les mots sont monumentalisés afin de laisser des modèles de pensée et d’expression à ceux qui le seront.

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Attention, cependant : la littérature n’est pas une décalcomanie de la parole. La littérature n’est pas une restitution fidèle et immédiate de l’oralité. Une partie de celle-ci peut arriver sur la page, mais le langage écrit est différent du mot parlé ou simplement pensé. Il n’est jamais spontané, même lorsqu’il semble l’être, mais il sélectionne et réorganise les éléments choisis selon des critères esthétiques ; et il tend vers une régularité morphologique, visant fondamentalement à coïncider avec l’idée même de langue nationale. Par conséquent, surtout lorsqu’on lit un texte en prose ou en vers d’une époque lointaine (le Decameronle Livre de chansons Petrarchan, leOrlando furiosole Don Quijote etc.), il ne faut jamais prétendre avoir sous les yeux un portrait de la langue de l’époque, mais il serait plus approprié de penser avoir entre les mains une hypothèse de langue, une sorte de “langue à venir”. Et alors ? Devons-nous nous résigner au fait que l’écriture ne sera jamais un dicton ? Les deux pratiques ne coïncideront-elles jamais ? La littérature sera-t-elle seulement et toujours l’éternité d’une irrémédiable incohérence ?

Les marchands

Heureusement, il existe des marchands. Eux aussi écrivent, et pas qu’un peu. Les archives et les bibliothèques de tout le continent conservent leurs mémoires, lettres, contrats et actes. Autant la littérature se distancie intentionnellement de la parole, autant l’écriture marchande s’en approche par nécessité empirique, et donc incorpore, mélange, juxtapose des éléments hétérogènes, rejetant les normes et les codes, pour aboutir à des hybridations spectaculaires. Nous trouvons une fresque évocatrice de cette autre tendance dans l’essai de Lorenzo Tomasin Romance Europerécemment publié par Einaudi. Philologue scrupuleux et en même temps raffiné, admirable organisateur de nouvelles, Tomasin semble applaudir avec un égal enthousiasme la méthode de la synecdoque qu’Erich Auerbach a portée à la perfection dans Mimesis à celle, analogue, des spécialistes de la microhistoire. Il choisit donc certains cas emblématiques, correspondant à certaines personnalités des XIVe et XVe siècles, deux femmes et quatre hommes (Guglielma Venier, Pietro d’Alamanno, Bondí de Iosef, Bartol de Cavalls, Isabelle Hamerton, Henri de Praroman), tous en quelque sorte représentants de la classe marchande, tous sortis de l’obscurité, tous de nationalités différentes, et, à partir d’un échantillon de leurs écrits, il en fait des paradigmes de la contamination verbale. Il passe ensuite de la situation spécifique de chacun à l’examen d’idées plus générales : la marginalisation progressive du latin, l’exportation du français et de l’italien, le recours aux traductions, l’essor des dictionnaires.

D’un détail à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’un individu à l’autre, se dessine une société transnationale dans laquelle la pratique de la mescidanza est ostensible et s’avère concerner des espaces de communication bien plus larges que ne l’indiquent les seuls résultats examinés. Le vocabulaire, les idiomes, les castes et les maccaronismes passent d’une langue vernaculaire à l’autre et se mêlent à la langue vernaculaire dominante, créant un espace composite qui semble ignorer le concept même d’identité linguistique, tant au niveau national que personnel. La normativité lexicale et grammaticale, comme le souligne bien Tomasin, est un résultat de la littérature. Elle vient des théories des savants et des campagnes de normalisation qui en découlent, comme le prouve le succès des princes Bembian en Italie. L’écriture des marchands, au contraire, refuse instinctivement de contraindre les langues dans des frontières géopolitiques. Il ne s’agit pas non plus uniquement de contamination et d’interférence entre les idiomes, comme l’attestent les documents, mais il est plausible que, dans certains contextes, certains individus aient pu se comprendre même en l’absence d’un code commun ou s’exprimer, avec plus ou moins de maîtrise, dans l’idiome étranger de l’interlocuteur.