La France se bat pour l’avenir de son passé – POLITICO.eu

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PARIS – La France souffre d’une dose aiguë de commémoration.

Les Français consacrent une quantité démesurée de temps et d’argent public à commémorer leur histoire, à lui consacrer des musées et, bien sûr, à s’en disputer. Les présidents aiment à pérorer lors de cérémonies grandioses au cours desquelles ils se projettent comme l’incarnation de la nation et les héritiers de ses grands dirigeants.

Aucun ne l’est plus qu’Emmanuel Macron, le plus jeune président de la France et le premier à être né après la fin de ses guerres coloniales, dont l’objectif déclaré est de “pacifier les mémoires.”

Macron ne manque jamais une occasion de façonner le récit national (“le récit national”), d’une tournée d’une semaine des monuments de la Première Guerre mondiale en 2018, alors même que des manifestants Gilets jaunes barraient les rotatives de la nation, à la cérémonie de réinhumation de Simone Veil, la survivante d’Auschwitz qui, en tant que ministre de la santé, a légalisé l’avortement, au Panthéon – un temple laïque de Paris dont la façade porte l’inscription “Une nation reconnaissante honore ses grands hommes”.

Mais à l’approche de l’élection présidentielle de l’année prochaine, les polémiques sur qui, quoi et comment commémorer se transforment en champ de mines politique.

Deux anniversaires, en particulier, illustrent ces sensibilités : le bicentenaire de la mort de l’empereur Napoléon Bonaparte, le 5 mai, et le 150e anniversaire, ce printemps, de la Commune de Paris, un soulèvement de gauche/utopique éphémère qui a suivi la défaite et la chute de Napoléon III lors de la guerre franco-prussienne. Les politiciens et les intellectuels publics croisent le fer pour déterminer lequel de ces non-événements mérite d’être commémoré.

Ces débats sont une guerre par procuration sur les questions de race, de classe et d’identité. Il y a des échos des guerres culturelles aux États-Unis sur le retrait des monuments aux généraux confédérés, en Grande-Bretagne sur le renversement des statues liées au commerce des esclaves et en Espagne sur l’exhumation du dictateur Francisco Franco de la tombe de son héros.

Le général révolutionnaire devenu empereur doit-il être célébré comme l’homme qui a modernisé les institutions de l’État et le code juridique et qui, selon les Français, a répandu par l’épée les valeurs des Lumières et l’égalitarisme de la Révolution française dans toute l’Europe ? Ou Napoléon doit-il être considéré comme un dictateur qui a rétabli l’esclavage et soumis une grande partie de l’Europe par la guerre, pour finalement tout perdre ?

De même, on se demande s’il faut glorifier l’anarchie égalitaire et anticléricale de la Commune de 1871, qui a ouvert la voie à l’école gratuite obligatoire, aux droits des femmes et à la propriété des entreprises par les travailleurs, ou s’il faut rejeter une révolte chaotique qui a duré à peine deux mois et s’est terminée par un bain de sang, la famine et l’incendie de monuments nationaux, dont le palais des Tuileries.

Dites-moi ce que vous commémorez et je vous dirai qui vous êtes. Ou plutôt, quelle est votre politique.

Pour la gauche, la Commune est un socle idéologique, une défaite héroïque fondatrice d’un siècle de lutte des classes et, surtout, une raison durable de détester la bourgeoisie réactionnaire incarnée par Adolphe Thiers, qui ordonna l’écrasement impitoyable des Communards par les troupes envoyées par Versailles.

La droite, quant à elle, vénère Napoléon comme l’exemple de la puissance et de la gloire françaises, occultant le nombre monumental de morts des guerres napoléoniennes, estimé entre 3 et 6 millions de soldats et de civils à travers l’Europe. La ligne d’horizon de Paris est façonnée par son héritage, l’Arc de triomphe célébrant ses victoires et le dôme doré des Invalides couronnant son tombeau.

Ses défaites jonchent le vocabulaire national : “Une Berezina” est une déroute catastrophique du nom de la bataille qui suivit sa retraite de Moscou ; “un coup de Trafalgar” est un revirement soudain comme la destruction de la flotte française ; et “connaître son Waterloo”, c’est vivre une défaite définitive.

Interrogé sur les événements que la France devrait marquer cette année, l’historien libéral Pierre Nora a déclaré à la radio France Inter : “Oui à Napoléon, non à la Commune”. En coupant les cheveux de l’histoire, il a suggéré que la nation devrait célébrer Bonaparte – les premières années de réforme et de construction de la nation – plutôt que Napoléon, le chef de guerre.

Ces débats sont antérieurs à cette année riche en anniversaires. Dans sa tentative de réconcilier les Français avec les aspects les plus sombres de leur histoire et de promouvoir une vision plus moderne, plus diversifiée et plus équilibrée de l’identité nationale, le président français a chargé l’année dernière deux historiens de renom de jouer le rôle de démineurs, avec pour mission de combler certains des trous noirs de la mémoire française.

Benjamin Stora, né dans une famille juive algérienne qui a fui en France en 1962, a recommandé le mois dernier une série de mesures pour aider à guérir les blessures historiques ouvertes avec l’Algérie. Il s’agit notamment de dire la vérité, tardivement, sur la torture et les disparitions de nationalistes algériens, d’ouvrir des archives longtemps classées secrètes et de restituer les symboles et les dépouilles. Le “rapport Stora” a rendu furieux les colons survivants chassés d’Algérie et leurs descendants, mais il a également été critiqué en Algérie parce qu’il ne préconisait ni excuses ni compensation pour ce que Macron lui-même a appelé les “crimes contre l’humanité” de la colonisation.

Dans le même temps, Pascal Blanchard, historien du colonialisme, a dirigé un groupe d’experts qui, au début du mois, a proposé 318 noms de personnalités des territoires d’outre-mer, des anciennes colonies et des communautés d’immigrés qui mériteraient d’être honorées par des noms de rues et des monuments. La plupart des rues et des bâtiments français portent le nom d’hommes blancs, et les efforts de Mme Blanchard visent à introduire une plus grande diversité. Mais toute décision de changer ces plaques devra être prise par les maires et les conseils locaux.

Les deux rapports ont alimenté plutôt qu’apaisé les guerres culturelles sur l’histoire et l’identité françaises – mais peut-être était-ce le but recherché.

Macron prend position par rapport à ses adversaires : il incarne les triomphes, les sacrifices et la diversité de l’histoire de France tout en reconnaissant ses actes les plus sombres (sans toutefois s’en excuser formellement). Cette position contraste de manière flatteuse avec les adversaires de droite qui finissent par se peindre dans un coin historique nationaliste en refusant de se distancier du colonialisme, et avec les adversaires de gauche qui exigent une expiation et un bûcher des héros nationaux imparfaits de l’histoire française.

Macron a raison de dire que l’histoire ne peut pas être gravée dans la pierre de manière immuable pour toujours. La meilleure façon d’accepter le passé est peut-être d’ajouter de nouveaux monuments plutôt que de détruire les anciens.