20 septembre 2020

Pourquoi la Turquie continue de défier les appels internationaux à la désescalade

Dans d’autres circonstances, une intervention de la chancelière allemande Angela Merkel pour contrecarrer les actions du président turc Recep Tayyip Erdogan aurait pu suffire à une désescalade des tensions croissantes en Méditerranée orientale.

Le dirigeant allemand pourrait être le seul dirigeant européen à avoir une réelle influence sur le président turc, principalement en raison des relations commerciales bilatérales dont jouissent les deux pays et de la grande communauté turque en Allemagne. Cependant, dans cette crise qui n’est pas encore terminée, même une intervention allemande a échoué.

Au début de ce mois, Mme Merkel a eu une conversation téléphonique tendue avec M. Erdogan, au cours de laquelle ce dernier a déclaré que la Turquie utiliserait pleinement un NAVTEX, un avertissement de navigation et de météorologie qui est habituellement émis pour les opérations de recherche, pour le navire d’exploration turc, le Oruc ReisIl a mis les voiles pour la Méditerranée orientale jusqu’au 23 août.

Erdogan a déclaré à Merkel que la Turquie ne serait prête à rétablir son canal de communication avec Athènes qu’après l’expiration de la date NAVTEX du 23 août. Merkel avait proposé de faciliter un appel téléphonique tripartite des conseillers diplomatiques des trois pays.

Pour l’Allemagne, la voie de la désescalade était claire : la Grèce et la Turquie devaient revenir à la table des négociations pour un dialogue sans médiation, un processus qui s’est déroulé au cours de nombreux cycles de négociations depuis le début des années 2000. Le dernier cycle de “pourparlers exploratoires”, comme on les appelle dans l’argot diplomatique, a eu lieu en mars 2016. Le processus a été interrompu pour diverses raisons, dont une prétendue coup d’ etat en Turquie en juillet de cette année-là, ce qui a radicalement changé la nature de la présidence turque.

Après avoir dit à Merkel qu’il était prêt à rouvrir les discussions avec la Grèce, on aurait pu s’attendre à ce qu’Erdogan décide de rappeler le Oruc Reis, et les navires d’accompagnement des forces navales turques, afin d’améliorer le climat général de conduite des pourparlers. Cela s’est toutefois avéré ne pas être le cas.

Le 25 août dernier, la Turquie a renouvelé la NAVTEX et a prolongé la Oruc ReisLa mission de l’UE a duré plusieurs jours. Bien qu’il s’agisse d’une courte prolongation, la date est loin d’être une coïncidence puisque le 26 août, le Parlement grec a ratifié un accord avec l’Égypte pour une délimitation partielle des zones maritimes entre les pays, qui chevauche le protocole d’accord non reconnu au niveau international que les Turcs ont signé à Tripoli avec le gouvernement libyen soutenu par Ankara.

Au cœur du litige se trouve un désaccord sur la délimitation des zones maritimes en Méditerranée orientale. La principale différence entre les deux accords est que l’accord gréco-égyptien suit toutes les règles établies par le droit international et sera soutenu par les Nations unies ; l’accord turco-libyen n’a été ratifié que par le parlement turc. Même le gouvernement libyen, allié d’Erdogan dans la guerre civile libyenne, ne lui a pas donné le feu vert. Pour sa part, l’ONU a rejeté catégoriquement l’accord, affirmant qu’il ne respecte pas le droit international.

Athènes a qualifié à plusieurs reprises le protocole d’accord turco-libyen d’illégal au regard du droit international, une position qui a été accueillie avec une irritation hostile par les Turcs, qui ont été révoltés par le calendrier de l’accord gréco-égyptien.

À Athènes, on est profondément convaincu que la Turquie tente de profiter de l’occasion offerte par la crise du coronavirus, alors que la plupart des gouvernements occidentaux sont occupés à traiter la pandémie, pour déclencher les plans irrédentistes d’Erdogan pour la région plus large de la Méditerranée orientale.

Le gouvernement grec, cependant, espère toujours une désescalade. Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a déclaré dans un discours au Parlement le 26 août que c’est un trait de l’histoire grecque d’offrir “un rameau d’olivier” à ses adversaires, ajoutant : “Une fois que les provocations cesseront, nous pourrons parler”.

Mitsotakis a signalé à plusieurs reprises qu’Athènes est tout à fait favorable à un retour aux “pourparlers exploratoires”, cependant, la Grèce n’est pas disposée à discuter d’une quelconque question avec le régime autoritaire d’Erdogan tout en étant victime de chantage.

La balle est maintenant dans le camp de la Turquie. Même le président Donald Trump, dont les politiques isolationnistes ont largement mis les États-Unis sur la touche dans les affaires internationales, a appelé Mitsotakis et Erdogan le 26 août au soir pour discuter de la situation. Trump est connu pour être particulièrement proche d’Erdogan, selon son ancien conseiller John Bolton, et le fait qu’il soit maintenant attentif aux tensions croissantes en Méditerranée orientale est significatif.

Dans le même temps, l’Allemagne tente à nouveau de persuader Erdogan d’entamer un processus de désescalade. La récente mission du ministre allemand des affaires étrangères Heiko Maas à Athènes et Ankara a sans aucun doute été un échec. Maas n’a pas réussi à persuader la partie turque de changer son approche, tandis que son homologue d’Ankara, Mevlut Cavusoglu, a saisi l’occasion de s’en prendre à la Grèce lors du point de presse, ce qui a laissé Maas à ses côtés, désespéré, alors qu’il se rendait compte que ses appels à la diplomatie et au dialogue venaient d’être jetés à la poubelle.

Dans ce cadre, la Grèce s’attend à une position européenne plus ferme à l’égard de la Turquie lors du sommet de l’EUCO du 24 septembre. Comme l’ont dit des sources grecques, à l’exception des sanctions qui sont sur la table pour la Turquie, l’Union européenne devrait à ce stade examiner attentivement son approche stratégique concernant le rôle de la Turquie dans la région et le cadre entier des relations euro-turques.