19 octobre 2020

Les causes et les conséquences du déclenchement d’une nouvelle guerre dans le Haut-Karabagh

Au petit matin du 27 septembre, les forces armées d’Azerbaïdjan, soutenues par la Turquie, ont attaqué les positions des forces arméniennes dans le Haut-Karabakh. L’attaque à grande échelle des Azerbaïdjanais a connu quelques succès locaux le premier jour, mais dans les jours qui ont suivi, l’initiative a été reprise par les troupes arméniennes.

Alors que le conflit, vieux de trois décennies, fait à nouveau la une de l’actualité internationale, il est essentiel de comprendre les causes de la guerre et ses conséquences possibles, qui ont déjà acquis une dimension régionale plus large.

Provocation de conflits : Le facteur turc

Les affrontements de juillet ont servi de “reconnaissance en force” pour l’armée azérie et lui ont permis d’identifier les points faibles des positions défensives des forces arméniennes au Haut-Karabakh. Ces affrontements ont ensuite été suivis d’une militarisation ouverte de l’Azerbaïdjan.

Des avions de transport militaire ont effectué des dizaines de vols de la Turquie et d’Israël vers l’Azerbaïdjan dans les semaines qui ont suivi la flambée au début de l’été. Après les incidents de juillet, Bakou et Ankara ont commencé des exercices militaires prolongés à grande échelle qui ont permis à une partie du contingent militaire turc de rester à l’intérieur des frontières de l’Azerbaïdjan. Ces événements ont montré clairement que les deux alliés se préparaient à une nouvelle attaque.

Le principal acteur dans la préparation et le déclenchement d’une nouvelle guerre au Haut-Karabakh était la Turquie. Les changements dans la rhétorique d’Ankara ont été observés pour la première fois lors des événements de juillet. Dans le contexte de la poussée de la communauté internationale en faveur de la paix, la Turquie a, pour la première fois, annoncé son soutien politique et militaire total et sans équivoque à l’agression de l’Azerbaïdjan.

La Turquie est restée à la fois engagée dans son approche belliqueuse et défiante envers le reste du monde, car elle ignore les appels des centres du pouvoir mondial, de l’ONU et d’autres organisations. En outre, avec une déclaration officielle selon laquelle elle est prête à soutenir l’Azerbaïdjan sur le champ de bataille, la Turquie est le seul pays au monde qui soutient la guerre.

En soulignant que le temps est venu de résoudre fondamentalement le problème du Karabakh, Ankara a clairement indiqué que pour l’Azerbaïdjan et la Turquie, la seule manière acceptable de régler le différend est l’action militaire. Une telle rhétorique belligérante n’a fait qu’accroître l’ampleur du conflit. En outre, la Turquie utilise activement ses drones Bayaraktar TB2 dans le ciel du Haut-Karabakh et coordonne les actions des forces azéries sur le champ de bataille.

La Turquie en tant qu’exportateur de terrorisme

Depuis le milieu de cette année, un nombre croissant de reportages dans les médias internationaux ont fait état du recrutement de mercenaires islamistes en Syrie et en Libye, tous contrôlés, armés et financés par la Turquie, en vue de leur éventuel déploiement en Azerbaïdjan. Maintenant que des hostilités ouvertes ont, une fois de plus, éclaté au Nagorno-Karabakh, ces mêmes militants qui, avec le soutien de la Turquie, se sont rangés du côté de certains des groupes terroristes les plus dangereux du monde en Syrie et en Libye, se trouvent maintenant en Azerbaïdjan. Ce fait a déjà été constaté par la France, la Russie et les États-Unis – les pays du groupe de Minsk de l’OSCE qui sont chargés de trouver une solution durable au conflit du Karabakh.

Les conclusions que l’on peut en tirer commencent par le fait que la Turquie a d’abord exporté des éléments terroristes au Moyen-Orient, puis, plus important encore, dans d’autres régions. Cela permet de comprendre qu’Ankara est maintenant passée des capacités régionales au niveau international en ce qui concerne sa capacité à déployer rapidement des groupes radicaux pour ses propres tâches militaires.

L’Azerbaïdjan, qui espérait minimiser le nombre de victimes de ses propres militaires, a accepté d’accueillir les organisations terroristes soutenues par la Turquie. Il est possible que certaines d’entre elles soient idéologiquement alignées sur celles du président turc, Recep Tayyip Erdogan, et partagent ses ambitions pan-turques/néo-ottomanes.

Toute décision de ce type se heurtera à une forte opposition de la part de la Russie et de l’Iran, qui sont tous deux des partenaires de la Turquie dans le cadre du format Astana. Ni Moscou ni Téhéran ne toléreront la présence de groupes radicaux en provenance de Syrie directement à leurs frontières respectives ou à proximité, d’autant plus que les gouvernements russe et iranien ont donné la priorité à l’élimination des groupes militants sunnites en Syrie depuis le début de la guerre civile dans ce pays il y a près de dix ans.

En quelques jours seulement, le conflit localisé s’est étendu aux niveaux régional et international en raison de la composante terroriste. C’est pour cette raison que la France, en tant que l’un des coprésidents du Groupe de Minsk de l’OSCE, est devenue plus active. Il est important de rappeler que le président français Emmanuel Macron a directement accusé l’Azerbaïdjan d’avoir déclenché la guerre et a mis en garde contre la présence d’islamistes militants de Syrie et de Libye sur le théâtre des opérations de combat. Il a également assuré à l’Arménie et aux Arméniens que “la France jouera son rôle” dans la recherche d’une solution au conflit.

Qui détient l’initiative ?

Une analyse comparative montre que l’Azerbaïdjan dispose d’un avantage insignifiant dans la plupart des catégories d’armes, à l’exception des systèmes de fusées à lancements multiples, ou MLRS.

Les forces azerbaïdjanaises ne sont pas assez importantes pour organiser une percée sur le court front du Karabakh si les forces arméniennes offrent une défense solide. De plus, l’épuisement des forces qui peut commencer après une longue offensive positionnelle peut même conduire à des contre-attaques arméniennes efficaces. Cela limite également l’incapacité de l’Azerbaïdjan à lancer une offensive de grande envergure sur la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en raison de la dissuasion de l’Organisation du traité de sécurité collective.

Il convient de noter que, très probablement, aucun des pays parties aux hostilités actuelles ne disposera de ressources suffisantes pour une victoire militaire complète. Par conséquent, il est peu probable que le conflit entraîne des modifications sérieuses des frontières, tant que le conflit ne se prolonge pas. Les principaux risques sont une nouvelle escalade et d’éventuelles frappes contre des infrastructures stratégiques (par exemple, des centrales électriques, etc.) à l’aide de systèmes de défense anti-missiles et de MLRS lourds.

Ce scénario commence déjà à être partiellement mis en œuvre, ce qui pourrait entraîner des dommages irréparables pour les pays et un recul important du développement économique pour les décennies à venir. Un autre risque sérieux est que le conflit s’étende maintenant loin du Haut-Karabakh jusqu’à l’intérieur des frontières de l’Arménie. Ceci, combiné à la participation de la Turquie aux opérations de combat de l’Azerbaïdjan, pourrait transformer le conflit en une guerre régionale de grande envergure.

Une vieille femme arménienne se cache dans un sous-sol servant d’abri contre les bombardements azéris à Stepanakert, dans le Haut-Karabakh. EPA-EFE//Hayk Baghdasaryan

Conséquences régionales et mondiales

En prenant le parti de l’Azerbaïdjan, la Turquie est officiellement devenue une partie à part entière au conflit et a automatiquement déclenché une plus grande expansion de la géographie des hostilités. Actuellement, le principal théâtre des opérations militaires se trouve dans le Haut-Karabakh, mais l’ouverture d’un second front n’est pas exclue. En outre, la Turquie s’attire les faveurs de l’Iran, qui a maintenu une position modérée sur le Karabakh au fil des ans, car il comprend que le Caucase du Sud est une zone d’intérêt russe. La forte internationalisation du conflit, dans un contexte de pandémie mondiale, est une preuve supplémentaire du potentiel profond qui a commencé à être révélé délibérément.

La déclaration de guerre de Bakou, ainsi que les déclarations selon lesquelles l’opération militaire se poursuivra jusqu’au retrait complet des forces arméniennes, mettent en évidence deux changements importants dans l’approche azérie de cette phase du conflit. Premièrement, le leader de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, a misé tous ses jetons sur la première attaque. Mais avec son manque de succès, et les lourdes pertes apparentes de l’opération, il risque de voir sa légitimité nationale décliner fortement. De plus, en brisant l’ensemble du processus de négociation et en préférant une solution militaire à une solution pacifique, l’Azerbaïdjan a donné aux dirigeants arméniens la pleine justification morale pour reconnaître l’indépendance du Haut-Karabakh, ce qui n’a pas été fait depuis des années afin de donner vie au processus de négociation.

Au cours des 25 dernières années du conflit, un effort de désescalade pourrait être initié par Moscou, mais aujourd’hui il est devenu évident que la Russie ne pourra plus faire pression sur l’Azerbaïdjan, car Bakou est désormais entièrement sous le patronage de la Turquie, et l’Arménie est déterminée à résister à l’agression qui a été déclenchée contre elle. Avec l’émergence de nouvelles variables face à la Turquie, la composante terroriste et l’ampleur croissante du conflit, il est devenu nécessaire d’impliquer pleinement les États-Unis et la France. Avec la Russie, les Américains et les Français ont demandé l’arrêt immédiat de toutes les hostilités et la reprise des négociations. Cela montre qu’il existe un consensus entre les puissances mondiales, ce qui est rare dans le climat actuel des relations entre les États-Unis et la Russie.

Mais il est également devenu évident que même cette intervention, sans la composante militaire et les sanctions, pourrait ne pas suffire.