24 octobre 2020

La Turquie joue avec le feu en Méditerranée orientale

Les fonctionnaires grecs sont en armes après que le gouvernement turc soit revenu sur sa précédente promesse de mettre fin aux activités illégales d’exploration énergétique sur le plateau continental grec. Les fonctionnaires ont déclaré à Nouvelle Europe que la situation est passée “de l’anticipation d’une invitation… à une provocation” lorsque la Turquie a émis une nouvelle NAVTEX qui s’étend jusqu’au 22 octobre pour les navires de recherche Oruc Reis pour mener des activités de recherche dans la zone économique exclusive de la Grèce du pays.

Ce nouvel acte de provocation va toutefois au-delà de toute action antérieure du président turc Recep Tayyip Erdogan puisque la partie nord-est du territoire inclus dans la NAVTEX est située à seulement 10,5 kilomètres de la côte de Kastelorizo ; les eaux territoriales de la Grèce s’étendent à 9,5 kilomètres de la côte de l’île. Conformément au droit international, la Grèce se réserve le droit d’étendre unilatéralement ses eaux territoriales de 9,5 à 19,3 kilomètres. La Turquie a toutefois déclaré que si la Grèce décidait d’étendre légalement ses revendications territoriales, le gouvernement turc considérerait cette décision comme un casus belli et une justification de la guerre.

Au cours des derniers mois, la Turquie a considérablement accru les tensions en Méditerranée orientale par des actions de plus en plus belliqueuses et provocatrices. Au début du mois d’octobre, le ministre turc des affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a rencontré son homologue grec, Nikos Dendias, à Bratislava et a promis de fixer une date pour la relance des pourparlers dits exploratoires entre les deux pays sur la délimitation des zones maritimes.

L’Allemagne a fait pression sur la Turquie pour s’assurer que les discussions exploratoires restent en tête de l’agenda du gouvernement turc. Cependant, le 11 octobre dernier, les autorités turques ont décidé de rejeter tout semblant de volonté de trouver un compromis pacifique avec la communauté internationale et ont émis une NAVTEX. Cela ramène effectivement les choses au point d’ébullition qui a amené toute la Méditerranée orientale au bord d’une crise majeure fin août et début septembre.

Une source grecque a déclaré à la Nouvelle Europe que le retour au statu quo ante se fait dans des circonstances bien pires qu’en août.

Plusieurs acteurs clés européens ont été complètement déconcertés par le revirement soudain de la Turquie. Même ceux qui ont adopté une approche très modérée et pro-dialogue à l’égard du régime d’Erdogan, y compris le ministre allemand des affaires étrangères Heiko Maas, ont qualifié la démarche de la Turquie de “provocation” et décrit la position du gouvernement turc comme un abus de confiance total et une démarche de mauvaise foi. A

Selon les informations de New Europe, les responsables allemands ont été informés par leurs homologues grecs, juste avant l’annonce d’Ankara, que la Turquie allait faire un geste majeur qui pourrait déstabiliser la situation. Les fonctionnaires qui connaissent les détails de la rencontre entre le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis et Maas le 13 octobre ont déclaré à Nouvelle Europe que Maas était extrêmement en colère contre les actions d’Erdogan, mais qu’il était préoccupé par la façon dont la Turquie allait réagir et si une réponse plus sévère ne risquait pas de rendre les Turcs encore plus furieux.

Maas a cependant annulé un voyage prévu à Ankara qui devait avoir lieu le 14 octobre. La chancelière allemande Angela Merkel est, selon les rapports fournis à Nouvelle Europe, également profondément irritée par la dernière provocation d’Erdogan.

Ce qui n’est pas clair à ce stade, et qui maintient la Méditerranée orientale sur le fil du rasoir, c’est le fait que de nombreux acteurs clés de l’Europe semblent souffrir d’un manque de clarté sur la manière de formuler un plan stratégique pour contenir la Turquie ou sont véritablement paralysés par leurs préoccupations sur la manière dont Erdogan et ses alliés islamistes/ultra-nationalistes au sein de l’establishment gouvernemental turc réagiront si des contre-mesures sévères sont employées pour mettre fin aux activités illégales de la Turquie.

Le gouvernement turc semble insatisfait du cadre des entretiens exploratoires et veut élargir radicalement la portée du débat. La Grèce, ainsi que ses puissants alliés en Méditerranée orientale et les États-Unis, ne reconnaissent aucun autre cadre juridique internationalement accepté avec la Turquie que la délimitation actuelle du plateau continental et de la zone économique exclusive.

Un avion de chasse F-16 de l’armée de l’air grecque est vu lors d’un exercice de ravitaillement en vol avec un avion américain KC-135 de la base aérienne américaine de Chania, en Crète. EPA-EFE//STEFANOS RAPANIS

Le fait que la Grèce et ses alliés ont rejeté catégoriquement les demandes de la Turquie visant à ce que le gouvernement grec démilitarise complètement certaines îles grecques complique encore les choses. De nombreux observateurs occidentaux, ainsi que des fonctionnaires à Athènes, pensent maintenant qu’Erdogan espère organiser un incident en mer qui lui donnerait une excuse avec le public turc pour créer de nouvelles tensions dans la région dans le but de forcer un dialogue dans de nouvelles conditions.

Un processus de résolution de conflit par médiation internationale pourrait contraindre les deux pays à tenir des discussions approfondies afin d’éviter le champ de bataille. C’est pour cette raison qu’un haut fonctionnaire grec a déclaré à Nouvelle Europe que, malgré la forte présence navale grecque dans la région, la marine hellénique gagnera à garder son sang-froid et à éviter toute sorte de piège que M. Erdogan espère tendre.

Athènes envoie également à Bruxelles des signaux forts indiquant que l’UE ne peut plus être un observateur neutre dans la crise, surtout à la lumière des dernières actions de la Turquie. Des rapports provenant de toute l’UE ont indiqué que certains dirigeants européens commencent enfin à se lasser des tentatives continues d’Erdogan pour attiser le conflit si près des frontières de l’UE.