22 septembre 2020

La relativité, la catharsis et l’orgueil : L’énigme égéenne et le rôle des acteurs extérieurs

La crise actuelle de la mer Égée et la formulation d’une nouvelle stratégie révisionniste par la Turquie dans le cadre de la doctrine stratégique maximaliste du “Mavi Vatan” ou “Patrie bleue”, révèle l’asynchronie géostratégique entre Athènes et Ankara.

Alors que le premier agit comme un État de statu quo, souhaitant ne voir aucune altération de la condition juridique de la mer Égée, le second exprime librement l’opinion qu’il ne souhaite plus se conformer au traité de Lausanne de 1923 qu’il a signé et qui définissait les frontières de la République turque moderne, dans lequel la Turquie a renoncé à toutes ses revendications territoriales sur les zones de l’ancien Empire ottoman qui se trouvaient en dehors des frontières du nouvel État turc en échange de la pleine reconnaissance internationale de sa souveraineté.

Il va sans dire que cette situation actuelle donne une image hobbesienne désagréable aux horizons sereins de la Méditerranée orientale, ce qui entraîne l’implication directe ou indirecte d’acteurs extérieurs également.

Tenter de rationaliser les origines de la crise, c’est plonger dans le subconscient de l’État profond turc, ce qui nécessite un processus analytique stérile d’affirmations normatives sur l’agressivité systémique de l’État et son incapacité à fonctionner.

Je m’éloigne de l’acuité du comportement malveillant de la Turquie pour me concentrer plutôt sur les rôles des deux grandes puissances européennes dans cette crise – la France et l’Allemagne – et, bien sûr, sur celui des États-Unis.

Pour analyser en profondeur la politique étrangère allemande en Europe aujourd’hui, il faut commencer par regarder vers Washington. L’Allemagne, depuis la fin de la guerre froide jusqu’à aujourd’hui, et malgré une communication limitée entre la Maison Blanche et Berlin, continue d’être le principal équilibreur offshore des États-Unis.

Les États-Unis ont développé une approche plus prudente dans leurs engagements internationaux après avoir été surexposés en Irak et en Afghanistan. Berlin s’est ainsi vu confier le rôle de pacificateur régional dans la zone européenne, y compris la ceinture de la Méditerranée orientale.

Les efforts continus de la chancelière Angela Merkel pour trouver un équilibre entre l’agressivité de la Turquie et le néo-approche de la Grèce ont un lien direct avec le désir américain de préserver l’unité de l’OTAN sur le flanc sud-est de l’alliance. Actuellement, l’Allemagne s’efforce d’établir des canaux de communication efficaces entre Athènes et Ankara, malgré l’affirmation du Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis selon laquelle aucun dialogue sincère ne peut avoir lieu à l’ombre de la diplomatie de la canonnière turque.

L’Allemagne continue à perdre la lutte pour l’opinion publique et la popularité en Grèce par son traitement impartial envers l’agresseur et la victime dans cette affaire, malgré sa simple adhésion aux lignes directrices américaines.

epa08631795 Le ministre allemand des affaires étrangères Heiko Maas (à droite) et le ministre européen des affaires étrangères Josep Borrel donnent une conférence de presse après les entretiens informels entre les ministres des affaires étrangères de l’UE et leurs homologues européens à Berlin. Les participants ont discuté du différend sur le gaz naturel en Méditerranée orientale entre la Turquie, la Grèce et Chypre. EPA-EFE//KAY NIETFELD

Les États-Unis sont-ils séduits par le charme turc ? La réponse est négative. À juste titre, Washington veut préserver l’unité de l’OTAN en Méditerranée orientale, car l’alternative pourrait entraîner la balkanisation de la région, si un conflit régional venait à éclater. De plus, il est également nécessaire de minimiser la montée continue de l’influence de la Russie. L’erreur que commet Washington est d’alimenter involontairement le révisionnisme turc en permettant à Ankara de croire que son rôle en Méditerranée orientale pourrait être plus important que celui d’un État pivot de la région.

Si le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, voit à l’autre bout de la table de négociation Mitsotakis assis seul, le premier sera libre de toute contrainte. Erdogan sera convaincu que l’énergie brute est efficace et il y aura recours encore plus fréquemment qu’il ne le fait actuellement. Le résultat sera que la paix en Méditerranée orientale sera gravement compromise.

Les Allemands pourraient faire quelque chose pour protéger son prestige hellénique déjà battu, un peu comme s’ils affichaient un 19th-Le salon du Wild West du siècle dernier porte l’inscription “S’il vous plaît, ne tirez pas sur le pianiste”. Pourtant, je ne suis pas sûr que beaucoup d’Athènes comprennent facilement un tel sous-entendu.

Il est évident que certains peuvent soutenir l’opinion selon laquelle l’Allemagne dévalorise le potentiel qu’elle pourrait avoir afin d’exercer une politique étrangère plus indépendante en Méditerranée orientale. La réponse à ce point de vue intéressant est assez simple, mais pas assez pour satisfaire tout le monde. Berlin n’est ni capable ni désireux de franchir le Rubicon et de jouer un rôle décisif dans le façonnement de l’avenir de la Méditerranée orientale. L’Allemagne est l’archétype du représentant de l’Union européenne, qui s’abstient fondamentalement toujours de toute initiative susceptible de nuire à l’UE, à elle-même ou à ses liens avec les États-Unis.

Les Français, en revanche, se situent à l’autre bout du spectre politique. Après la finalisation de Brexit, Paris tente de toutes ses forces de combler le vide laissé par le Royaume-Uni en Méditerranée orientale. Cela s’est traduit par le soutien ouvert de la France à la Grèce et à Chypre, ainsi que par le désir ardent de Paris de participer activement à la nouvelle carte énergétique de la Méditerranée orientale.

La France vise haut, mais deux questions principales devraient inquiéter la population de ce pays. Premièrement, les élections présidentielles françaises ne sont pas si éloignées. Il ne fait aucun doute que le président Emmanuel Macron a fait preuve de compétences uniques en matière de leadership dans des conditions difficiles, tant sur le plan économique que sécuritaire. Néanmoins, l’euroscepticisme français continue de monter, donnant l’occasion à des populistes comme Marine Le Pen de maintenir l’espoir d’un “Frexit”.

Comme les résultats de la prochaine élection présidentielle ne sont pas clairs, une aura d’incertitude plane sur le prestige national français. L’autre sujet est que les États-Unis sont toujours l’influence décisive en Méditerranée orientale, donc toute tentative française de promouvoir ses intérêts nationaux sans le consentement préalable des Américains est vouée à l’échec. Macron n’est pas naïf. Il le sait très bien et, par conséquent, la France peut continuer à grogner contre la Turquie tant que cela ne nuit pas à l’approche de l’OTAN. La France est un acteur important en Méditerranée orientale, mais elle n’est pas en mesure de défier les orientations de Washington.

La crise gréco-turque est très mauvaise tant pour l’application inefficace du droit international que pour le déséquilibre tacite des pouvoirs en Méditerranée orientale, car aucun acteur ne semble désireux de faire face de manière décisive à l’agressivité flagrante de la Turquie. Le seul résultat positif est que l’esprit du transatlantisme est toujours vivant dans la région, ce qui peut être constaté par la récente vague d’activité américaine concernant la crise et par la manière dont les acteurs étatiques locaux ont réagi positivement à l’engagement de Washington. Tout cela ouvre de brillantes perspectives pour l’avenir de l’Europe et du monde occidental en général.

Si la Grèce et la Turquie finissent par s’asseoir à la table des négociations, les enjeux seront aussi élevés pour les deux gouvernements. Athènes devra expliquer aux Grecs pourquoi elle a décidé d’accepter des discussions avec Ankara alors qu’elle est encore sous la pression des actions agressives de la Turquie, tandis qu’Ankara devra expliquer aux Turcs comment le mélange actuel de nationalisme et de populisme va fonctionner pour élever l’économie turque, à la fois en qualité et en quantité.

Quoi qu’il en soit, la crise actuelle obligera la Turquie à faire face à l’isolement diplomatique et économique que son agressivité a entraîné. Après tout, le temps et le moment sont relatifs pour le fonctionnement systémique de l’arène internationale et les acteurs étatiques ne doivent jamais oublier ce fait au cas où ils seraient en quête de catharsis après l’orgueil.