23 septembre 2020

La “pomme rouge” d’Erdogan | La nouvelle Europe

Le président turc Recep Tayyip Erdogan connaît bien la signification émotionnelle de la soi-disant Kizil Elmaou “pomme rouge”, a pour les masses de son pays.

La pomme rouge, un mythe militariste qui symbolise les ambitions politiques des Turcs pour une domination mondiale ultime, est apparue de plus en plus fréquemment dans les médias turcs. Ce qu’il est important de retenir à propos de ce mythe, c’est que, bien que les origines du symbole soient obscures et datent probablement de l’époque où les Turcs étaient un peuple nomade dans les steppes d’Asie centrale, pour les Ottomans, cela signifiait la capture inévitable de Constantinople (l’actuelle Istanbul), Vienne et Rome – trois des plus grandes villes d’Europe des XVe et XVIe siècles – par les armées du sultan. Ce sont ces visions de grandeur qui ont été au cœur de la récente campagne médiatique visant à aider Erdogan à réaliser sa grande vision : faire revivre l’Empire ottoman.

Cela peut sembler tiré par les cheveux à l’observateur extérieur, mais malheureusement, c’est vrai.

Cela s’est manifesté tout récemment dans un discours prononcé fin août par Erdogan pour marquer la bataille de Manzikert, au XIe siècle, qui a vu les Turcs seldjoukides vaincre l’Empire byzantin de langue grecque et a ouvert la porte à l’éventuelle turquisation et islamisation de l’Anatolie. Dans son discours, Erdogan a déclaré que la Turquie “prendra ce à quoi elle a droit en Méditerranée, en mer Égée et en mer Noire”. Nous ne ferons aucune concession”, et a ajouté que la Grèce “est indigne” de son héritage byzantin.

L’agressivité d’Erdogan et ses rêves d’un empire ottoman moderne, avec des images de guerriers séculaires rêvant de conquérir Vienne et Rome, est non seulement évidente dans la politique étrangère de la Turquie et ses relations avec les pays voisins, mais elle est également prépondérante dans la façon dont le gouvernement d’Erdogan traite toute personne qui n’est pas d’accord avec sa position autocratique au sein du pays lui-même. Au fil des ans, il a emprisonné des milliers de journalistes, d’universitaires, de fonctionnaires, de militants de l’opposition et des droits de l’homme, de Kurdes et de juges.

Il est clair qu’Erdogan est désormais à l’image de son allié politique Devlet Bahceli, le leader du parti ultra-nationaliste des Loups gris. Cela n’est pas du tout surprenant pour les Chypriotes. Suite à l’invasion de Chypre par les Turcs en 1974 et à l’occupation de 37% de l’île par les forces armées turques, les Chypriotes ont suivi de près pendant des décennies l’évolution politique en Turquie, surtout après l’arrivée au pouvoir d’Erdogan il y a près d’une génération, en 2003.

Les réalités des objectifs d’Erdogan ne surprennent pas les Chypriotes, qui voient que le président turc vise à déclencher une guerre qui conduirait à la conquête et au pillage. Après tout, Chypre vit avec cette réalité, chaque jour, depuis 46 ans.

Dans les années qui ont suivi l’invasion de la République de Chypre par les Turcs, nombreux étaient ceux qui pensaient que l’appétit d’expansion et de conquête d’Ankara serait satisfait par la “simple” occupation d’une partie substantielle de l’île, qui était et est encore un pays indépendant et souverain ainsi qu’un État membre de l’UE.

Bien que Chypre puisse sembler petite et sans importance pour beaucoup, l’erreur de calcul selon laquelle les Turcs se contenteraient de découper plus d’un tiers de son territoire pour leurs ambitions néo-impériales s’est révélée fatalement incorrecte.

Il est bien évident que les fantasmes de la Turquie ne s’arrêtent pas à Chypre. L’invasion du nord de la Syrie et le nettoyage ethnique des Kurdes de la région qui s’en est suivi, sa rhétorique belliqueuse et ses menaces directes contre le président égyptien Abdel Fattah el-Sisi, son soutien ouvert à des groupes terroristes comme les Frères musulmans et le Hamas, l’enrôlement de mercenaires islamistes pour combattre en Libye et en Syrie, et la récente allusion d’Erdogan à la “libération” de la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem ne montrent qu’une chose : Erdogan s’est donné pour rôle d’être le seul dirigeant capable de faire revivre et de diriger un empire islamique dirigé par les Turcs, qui s’étend de Boukhara en Ouzbékistan à l’Andalousie dans le sud de l’Espagne.

Il est cependant confronté à un obstacle majeur dans son quartier : l’Europe.

Les partisans turcs des Loups gris ultra-nationalistes font la signature du groupe lors d’un rassemblement sur la place Taksim à Istanbul. Les Loups gris (“Bozkurtlar” en turc) sont une organisation d’extrême droite radicale liée au Parti du mouvement nationaliste turc. EPA-EFE//SEDAT SUNA

Il est évident que certaines capitales européennes comme Paris et Vienne ont une vision claire de ce que sera la finalité d’Erdogan. D’autres sont encore prises par la myopie de maintenir des liens économiques étroits avec la Turquie, avec en ligne de mire les futurs retours sur investissement

L’UE semble hésiter à adopter une position forte et unifiée pour soutenir pleinement ses membres – la Grèce et Chypre – lorsque leur souveraineté est directement menacée par la Turquie. Cette attitude nuit essentiellement à la crédibilité de l’UE elle-même. Pour certains, cela peut sembler sensé à court terme sur le plan économique, mais cela risque d’ouvrir la voie à une instabilité à moyen et long terme à l’avenir.

L’UE ne peut être prise en otage par un État tyrannique comme la Turquie. Au bout du compte, la victime ultime sera l’Union européenne elle-même. La politique de menaces et de chantage des Turcs sera, à un moment donné, dirigée contre le cœur de l’UE si l’on laisse Erdogan contrôler la Méditerranée orientale. La Libye et certaines parties de la Syrie sont déjà inondées de djihadistes qui ont été transportés ou recrutés par les troupes d’Erdogan.

Dans le cas de la Libye, les combattants islamistes envoyés par Erdogan sont là pour soutenir son seul allié en Méditerranée orientale, Fayez al-Saraj, l’homme qui a signé avec la Turquie un accord maritime en pleine violation du droit international et qui a été catégoriquement rejeté par l’Union européenne. Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que les milices djihadistes d’Erdogan en Libye sont maintenant à deux pas des côtes italiennes.

L’Union européenne doit prendre une décision et il est impératif que la bonne décision soit prise. Des sanctions doivent être imposées à la Turquie en raison de son agressivité, non seulement à l’égard de Chypre et de la Grèce, mais aussi au nom de la stabilité, de la paix et de la prospérité de l’Europe et de la région au sens large.

Dans le cas contraire, le reste de l’Europe ferait mieux de se tenir prêt pour la prochaine vague d’agression turque qui pourrait viser le cœur même de l’Union européenne.

Des hôtels détruits et désertés dans la ville côtière abandonnée de Varosha à Famagouste, Chypre. La zone est sous occupation militaire turque depuis 1974. Ankara a envoyé une force d’invasion sur le tiers nord de l’île en réponse à un coup d’État d’inspiration grecque visant à unir l’île à la Grèce. EPA-EFE//KATIA CHRISTODOULOU