19 octobre 2020

La disparition de la diplomatie : L’offensive militaire de l’Azerbaïdjan

Ces dernières années, les perspectives de la diplomatie dans la sphère d’influence autoproclamée de la Russie, “l’étranger proche”, ont été particulièrement décourageantes. De l’invasion de la Géorgie par la Russie en 2008 à l’annexion de la Crimée en 2014, en passant par la poursuite de l’agression dans l’est de l’Ukraine, la diplomatie occidentale a été largement bloquée et dans l’impasse. Plus récemment, c’est le Belarus qui est apparu comme le point de convergence évident de l’engagement et des efforts diplomatiques européens, avec un nouveau défi pour la sécurité et la stabilité le long du “voisinage oriental” de l’UE.

Mais avec une offensive militaire soudaine et de grande envergure de l’Azerbaïdjan tôt dimanche matin, le conflit non résolu du Haut-Karabakh est maintenant apparu comme la crise la plus pressante et la plus urgente pour la diplomatie européenne.

De l’inquiétude à la crise

Pour de nombreux diplomates européens expérimentés, et pour une grande partie du service d’action extérieure de l’UE, la stabilité et la sécurité de l’enclave du Haut-Karabakh, soutenue par l’Arménie, sont illusoires et imaginaires. Alimenté par une frustration prononcée due à l’absence de tout progrès démontrable à ce jour dans la médiation du conflit du Karabakh, l’Azerbaïdjan est sur le point de se retirer des pourparlers de paix avec l’Arménie depuis un certain temps.

Mais le mépris de l’Azerbaïdjan pour la diplomatie menace maintenant de devenir la fin de l’engagement diplomatique, puisque Bakou a opté pour la force des armes. Plus précisément, sa dernière reprise des hostilités militaires marque un tournant dangereux dans l’escalade et l’intensité de ce conflit, avec peu de place et encore moins de probabilité de désescalade ou de désengagement.

Et dans un contexte plus large, cette nouvelle série de combats augmente les enjeux pour la diplomatie européenne, passant clairement et rapidement de l’inquiétude à la crise. Pour leur part, les dirigeants européens se sont joints aux appels au cessez-le-feu, soutenant des déclarations similaires du département d’État américain et appuyant une demande identique du secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres. Cependant, étant donné les limites locales de ce conflit plutôt unique, ni l’Occident, ni la Russie d’ailleurs, n’ont beaucoup de poids et encore moins de présence ou de pression à exercer dans ce cas.

Une photo distribuée par le service de presse du gouvernement arménien montre le Premier ministre Nikol Pashinyan (C) rencontrant les chefs militaires à Erevan le 27 septembre 2020. EPA-EFE//BUREAU DE PRESSE DU GOUVERNEMENT ARMÉNIEN

L’Azerbaïdjan, une menace pour la sécurité et la stabilité régionales

Pour la diplomatie à l’Est de l’Europe, le moment ne pouvait pas être pire. Malgré la menace commune de la crise mondiale de santé publique liée au coronavirus ou à la pandémie de COVID-19, l’Azerbaïdjan a choisi ce moment particulièrement vulnérable pour attaquer. Il ne s’agit toutefois pas d’un incident isolé, car cette nouvelle offensive fait suite à une attaque similaire en juillet, désormais considérée comme faisant partie d’un schéma plus prononcé d’utilisation de la force militaire des armes pour tenter d’imposer une “résolution” au conflit du Karabakh par la force plutôt que par des négociations diplomatiques. Et dans ce contexte, l’Azerbaïdjan a seulement révélé qu’il se distingue désormais comme la principale menace pour la sécurité et la stabilité régionales dans l’ensemble du Caucase du Sud.

De plus, la coordination et la préparation logistique nécessaires à la conduite de cette dernière offensive de l’Azerbaïdjan ne font que démontrer que cette dernière série de combats était un acte d’agression calculé et planifié. Au-delà de la nature surprenante de l’attaque, la volonté de l’Azerbaïdjan de cibler des zones civiles et des centres de population au Karabakh démontre également un nouveau mépris pour la sécurité des non-combattants.

Le risque de débordement &amp ; “Pouvoirs de proximité

Bien que le Haut-Karabakh soit un conflit rare sans présence militaire russe, il existe un risque réel de contagion du conflit, ou de débordement, car les “puissances de proximité” voisines peuvent se sentir obligées de s’engager à intervenir ou du moins à intervenir si les combats se poursuivent. Parmi ces puissances régionales, la Russie, la Turquie et même l’Iran peuvent poser des défis encore plus grands pour un effort diplomatique concerté de désescalade.

De toute évidence, en termes d’intérêts russes, le conflit du Karabakh constitue un élément efficace pour maintenir le pouvoir et la position, consolidant l’influence de Moscou sur l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Ces dernières années, cette influence n’a fait que s’accroître, la Russie ayant remplacé la Turquie comme principal fournisseur d’armes de l’Azerbaïdjan. Moscou a également géré habilement l’insécurité arménienne et la perception de la menace en sa faveur, en maintenant son “partenariat” sécuritaire avec l’Arménie malgré une crise de plus en plus profonde dans cette relation bilatérale.

En outre, même dans le contexte de la diplomatie occidentale, la Russie s’est vu accorder un rare degré de légitimité et de crédibilité en tant que partenaire diplomatique et médiateur de ce conflit unique, principalement en raison de sa position de nation coprésidente, avec la France et les États-Unis, du “Groupe de Minsk” de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui se distingue comme le seul lieu diplomatique de gestion et de médiation du conflit du Karabakh.

Des familles arméniennes du Haut-Karabakh se réfugient dans un abri anti-bombe après que l’Azerbaïdjan aurait bombardé des zones civiles dans la région contestée, le 27 septembre 2020. DOCUMENT DU BUREAU DE PRESSE DU MINISTÈRE ARMÉNIEN DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES (EPA-EFE//ARMENIAN FOREIGN MINISTRY)

Pourtant, c’est la Turquie qui est apparue comme l’acteur le plus actif. Dans un rôle qui peut être aussi décisif que diviseur, la Turquie a poursuivi une défense beaucoup plus affirmée et même agressive de l’Azerbaïdjan. Pour l’Arménie et le Karabakh, la Turquie est de plus en plus considérée comme une menace plus sérieuse en raison de sa position plus agressive et de la poursuite affirmée de ses intérêts par le régime d’Erdogan, qui se manifeste notamment par son soutien total et incontestable à l’Azerbaïdjan. Ce facteur moteur n’a fait qu’élever la perception de la menace arménienne à l’égard de la Turquie. Il n’a été renforcé que par la réaffirmation de la Turquie en Méditerranée orientale, qui a suscité une réponse dynamique dans la politique étrangère arménienne, avec un repositionnement stratégique de l’Arménie dans une alliance plus étroite avec la Grèce et Chypre et un alignement tactique avec Israël et l’Égypte sur la sécurité maritime et les ressources énergétiques offshore.

Pour la Turquie, ce soutien vocal à l’Azerbaïdjan est également une tentative de rétablir le rôle passé d’Ankara en tant qu’État stratégique et militaire patron de Bakou, qu’elle a perdu au profit de la Russie et d’Israël ces dernières années. C’est également la raison pour laquelle la réponse turque aux récents combats a été immédiate et dure, approuvant aveuglément la version des événements de l’Azerbaïdjan bien avant que la véritable situation sur le terrain ne soit déterminée. Bien que cette position puisse être considérée comme une réaction naturelle de la Turquie, le soutien soudain et rapide de l’Azerbaïdjan était plus une réaction prématurée et réfléchie que le résultat d’une stratégie prudente et réfléchie. C’est donc, et surtout, une combinaison de chacun de ces facteurs, et la répétition par la Turquie de sa réponse à cette dernière attaque, qui ouvre maintenant une nouvelle période d’une politique étrangère arménienne beaucoup plus active et offensive.

Des Azéris et des Turcs ultra-nationalistes brandissent leurs drapeaux nationaux et crient des slogans contre l’Arménie lors d’un rassemblement en juillet 2020 devant l’université d’Istanbul. EPA-EFE//SEDAT SUNA

Les perspectives de la diplomatie

Compte tenu de cette combinaison d’obstacles redoutables qui dépassent largement les limites du conflit, les perspectives de la diplomatie restent sombres. Mais avec l’impératif d’arrêter les combats et de négocier un cessez-le-feu ou de renforcer un accord de “cessez-le-feu” au minimum, seule la diplomatie européenne a une chance. La Russie n’a guère intérêt à autre chose qu’à assurer sa propre position de force dans le conflit. La Turquie s’est déjà exposée comme un acteur partial sans même la prétention d’impartialité. Et alors que les États-Unis restent distraits et désengagés du Caucase du Sud, tous les yeux sont tournés vers Bruxelles.

Par conséquent, l’approche la plus efficace pour l’engagement européen sera de faire exactement cela : engager et faire participer toutes les parties au conflit. Forte de la légitimité accrue de l’Arménie grâce à des élections véritablement libres et équitables et au succès d’une transition pacifique vers la démocratie, l’UE peut également engager les représentants démocratiquement élus dans le Haut-Karabakh (Artaskh) lui-même.

S’il ne suffit plus d’ignorer le Karabakh, les attaques militaires de l’Azerbaïdjan et son mépris pour la diplomatie ne font que plaider en faveur d’une nouvelle politique d’engagement “neutre” de toutes les parties, sans distinction ni préjugé. C’est la seule façon de rétablir un cessez-le-feu et de reconstruire une cessation des hostilités qui puisse contribuer à un nouveau climat plus propice à des négociations diplomatiques véritables et sincères.